Lord Turner contre la City

Publié le 2 février 2010

Lord Turner dispose de lettres de créances impeccables pour la communauté financière internationale : ancien directeur général de la Confédération de l’industrie britannique (CBI), l’équivalent outre-Manche du Medef français ; ancien vice-président de Merryl-Lynch Europe et actuel chef de la Financial Services Authority (FSA), l’équivalent de l’Autorité des marchés financiers (AMF) en France. Ce n’est donc pas de lui que l’on pouvait attendre une charge contre les pratiques des banques et établissements financiers en général, et contre celles de la City de Londres en particulier.

Et pourtant, dans un entretien accordé au mensuel britannique Prospect (n° 162, septembre 2009) et titré « Comment domestiquer la finance globale »1, Lord Turner met les pieds dans le plat des bonus et des rémunérations indécentes des banquiers d’une manière qu’aucun altermondialiste ne pourrrait désavouer.

Il dénonce l’inutilité sociale et le caractère déstabilisateur pour l’économie réelle de la spéculation – imputable à « une dérégulation financière caricaturale » – qui constitue la principale source de bénéfices des banques et des établissements de gestion d’actifs et de placements. Il propose la mise en place d’un « taxe Tobin » sur toutes les transactions financières, et pas seulement sur les opérations de change (comme l’avait avancé le Prix Nobel d’économie James Tobin, décédé en 2002 ). Cette taxe est une revendication phare de tous les mouvements et partis de la gauche radicale du monde entier

Pour freiner les prises de risque inconsidérées génératrices de bonus (mais jamais de malus), avec le contribuable dans le rôle du filet de sécurité, il menace de relever fortement les ratios de capitalisation plancher pour les banques et autres établissements financiers. Lord Turner explique ainsi sa démarche : « Si vous voulez faire cesser les rémunérations excessives dans un secteur financier hypertrophié, vous devez réduire la taille de ce secteur ou appliquer des taxes spéciales sur ses bénéfices avant rémunération ».

Il faut que le chef de la FSA, qui connaît le système de l’intérieur, juge l’irresponsabilité et la cupidité de ses amis banquiers suffisamment préoccupantes pour mettre ainsi la pression sur eux. Ils pourront cependant se rassurer avec les propos du Chancelier de l’Echiquier, Alistair Darling (travailliste, il faut le rappeler à ceux qui en douteraient) qui précise, comme on pouvait s’y attendre, qu’aucune taxe sur les transactions financières n’est envisagée par son gouvernement à la veille du prochain G20.

Quant à la directrice de l’Association des banquiers britanniques, Mme Angela Knight, elle a jugé plus astucieux de se placer sur le terrain de l’emploi que sur celui de la moralité et de la dangerosité du système. Selon elle, l’industrie financière a un rôle majeur dans l’économie en tant que source d’emplois et de rentrées fiscales, et elle pourrait être affaiblie « par des taxes et des mesures de régulation inappropriées ». Des propos que M. Darling aurait pu tenir à la virgule près…

Bernard CASSEN, Professeur émérite- Université Paris 8