Éditorial de Bernard CERQUIGLINI

Bernard CERQUIGLINI

Universitaire, Bernard Cerquiglini fut professeur aux universités de Paris, Bruxelles et Bâton Rouge ; il est l’auteur d’une douzaine d’ouvrages. Haut-fonctionnaire, il dirigea l’Institut national de la langue française et fut délégué général à la langue française et aux langues de France, puis recteur de l’Agence universitaire de la Francophonie. Il présente l’émission quotidienne « Merci professeur » sur TV5Monde et est membre de l’Ouvroir de littérature potentielle (Oulipo).


ÉDITORIAL – Mai  2018

Quatre-vingt-treize, l’année terrible. Et le nombre, donc !

J’ai accoutumé de demander à mes étudiants s’initiant à la linguistique quelle est cette curieuse langue qui emploie tour à tour les numérations décimale, vicésimale et un mélange des deux.
C’est bien sûr le français ! Dont Rivarol eut bien tort de vanter l’absolue clarté.
Curieuse langue, en effet, qui utilise la numération décimale (par 10 : 10, 20, 30, 40, 50, 60), vicésimale (par 20 : quatre-vingts), et un mélange des deux (quatre-vingt-dix).
L’emploi de la numération vicésimale est dû, pense-t-on, à une influence gauloise : nos « ancêtres les gaulois » comptaient par vingt. Il est de fait que cet usage était des plus fréquents dans l’ancienne langue, où l’on relevait six-vingts, sept-vingts, hui-vingts. En 1260 Saint-Louis fonda un hôpital pour trois cents chevaliers revenus aveugles de la croisade : c’est l’hôpital parisien des Quinze-vingts.
Le maintien partiel de cet usage ancien en français moderne présente un double défaut. L’expression d’abord est lourde et malcommode : quatre-vingt-treize. On comprend que les jeunes de la Seine-Saint-Denis parlent du 9-3 !
La formulation, ensuite, est ambiguë : si vous dictez à une personne soixante-quinze, elle commencera par écrire un 6, qu’il lui faudra corriger aussitôt.
En Belgique, on dit naturellement septante et nonante ; on entend également octante (huitante en Suisse).
C’est un emploi cohérent et naturel de la numération décimale : dix, vingt, trente, quarante, cinquante, soixante, septante, octante, nonante, cent. Les Français auraient tout intérêt, je crois, à délaisser leurs (mythiques) origines gauloises au profit de le leur (très réel) avenir francophone : qu’ils adoptent résolument une telle numérotation !


 

ÉDITORIAL – avril  2018

Un emploi inopportun d’opportunité

L’emploi du mot opportunité au sens d’« occasion » est devenu courant, notamment dans la langue des affaires ; il est néanmoins regrettable.En latin, l’adjectif opportunus, formé sur ob (vers) et portus (le port) qualifiait le vent. Il désignait un vent qui vous pousse vers le port, et est donc particulièrement favorable et utile.
Au XIVe siècle, le français a calqué sur le latin opportunus l’adjectif opportun, qui signifie: « ce qui est bienvenu, favorable, et qui convient ».
Ont dit depuis : il est opportun, ou peu opportun, de prendre une décision ; telle action fut faite en temps opportun.
À partir de cet adjectif on a dérivé l’adverbe opportunément (arriver fort opportunément), le substantif opportuniste (celui qui, généralement en politique, cherche l’occasion favorable), et surtout le substantif opportunité. Ce dernier mot signifie: « caractère de ce qui est opportun », et plus généralement « occasion favorable ».
C’est bien ce sens de faveur qui spécifie le mot opportunité. Il est par là synonyme d’à propos ou de convenance. On juge de l’opportunité d’une action, on a le sens de l’opportunité (on sait d’instinct ce qu’il convient de faire).
Toutefois, sous l’influence de l’anglais opportunity dont la signification est générale, opportunité devient synonyme d’une simple occasion : j’ai l’opportunité de partir dès demain.
C’est perdre le lien avec l’adjectif opportun que, pour ma part je sens encore très fortement dans opportunité.
Au sens ordinaire, pourquoi ne pas utiliser tout simplement possibilité, perspective, occasion ? Sauvegardons la spécificité du mot opportunité : cela me semble très opportun.

 


ÉDITORIAL – mars 2018

Courriel

 Pour désigner un message électronique, si vous souhaitez éviter l’anglais e-mail, plusieurs possibilités s’offrent à vous.

Message ou courrier électroniques sont possibles, mais est un peu lourds.

On entend beaucoup une adaptation du terme anglais, par chute du préfixe et prononciation plus ou moins française : un mail. « J’ai eu ton mail ! ».

Que faut-il en penser ? Plutôt du bien, pour des raisons historiques. Le mot anglais mail, « courrier », provient de l’ancien français malle, qui désignait un sac de cuir ; aujourd’hui, c’est plutôt un coffre de bois ou de fer. Ce sac de cuir servait principalement à transporter des lettres ; pensons à la malle- poste, voiture postale pouvant accueillir quelques voyageurs ; quant à la malle des Indes des romans et des films, c’était tout simplement le service régulier de courrier entre l’Europe et l’Inde. Adopter le terme mail pour désigner un courrier électronique, revient donc à reprendre à la langue anglaise ce qu’elle nous a emprunté. Une fois de plus…

Cette adaptation, toutefois, est phonétiquement délicate ; faut-il prononcer : /mèl / ou /mèyl / ?

C’est pourquoi je recommande cette splendide invention québécoise : le courriel.

Le terme présente tous les avantages : il est transparent (courrier électronique), il met en œuvre le suffixe –iel, désormais régulier en informatique (logiciel, progiciel, didacticiel), il permet de former, pourquoi pas, le verbe courrieller (« Je te courrielle cela dès que possible »). Enfin, il rend imaginatif. Afin de traduire l’anglais spam, qui désigne un message électronique commercial non désiré, (et qui vous arrive en rafale, comme la vieille publicité pour le jambon en boîte Spam), quelqu’un a inventé le superbe pourriel : c’est un courriel pourri. Rendons hommage à cet inventeur anonyme ; il illustre joliment la vitalité du français Et courriellons avec ardeur !

 


ÉDITORIAL – Février 2018

Le travail sur la sellette

« Fin du travail », comme nous la promettaient des sociologues mal inspirés ? Transformation profonde du travail sous l’effet du numérique, plus vraisemblablement. En tous les cas, le travail est sur la sellette

Les deux mots sont voisins.

Sellette, comme sellier et sellerie est un dérivé de selle. Il désigne en ancien français un petit tabouret, sur lequel notamment on asseyait l’accusé pour l’interroger. Et, comme on sans doute, les mœurs de l’époque n’étant pas des plus douces, selon un interrogatoire musclé ; ce que l’on appelait alors « mettre à la question ». Être sur la sellette signifie donc « se faire maltraiter dans un but d’aveu », et par suite « être soumis aux critiques, aux pressions » ; plus généralement, « se trouver dans une situation peu confortable ».

Le travail a une origine fort voisine. Il est issu du latin trepalium, « trépied », qui désignait un instrument de torture. Il a par suite le sens de fatigue et de douleur dans toute l’ancienne langue, où il était synonyme de peine. On disait par exemple se travailler pour exprimer un effort physique violent : un bûcheron se travaillait.

La langue actuelle a gardé la trace de cette signification ancienne et courante. Ainsi, l’appareil auquel on attache un cheval pour le ferrer s’appelle toujours un travail, Et surtout, en médecine, travail désigne les douleurs de l’accouchement : on parle de travail d’enfant, de salle de travail et de femme en travail.

C’est seulement vers le XVe siècle que travail a commencé à signifier « activité productrice et rémunérée », éliminant labeur. Mais cette activité est toujours pénible, comme on le voit au pluriel dans travaux forcés, ou en psychanalyse dans travail de deuil. Et comme on le vérifie tous les jours…

 


ÉDITORIAL  – janvier 2018

Achalandé

Un jeu auquel je vous invite à vous livrer : demandez à vos confères, à vos amis ce que signifie un magasin bien achalandé. Ils ne manqueront pas de vous répondre: « C’est une boutique bien approvisionnée en marchandises, nombreuses et variées ».

Tel est l’avis quasi général, et peut-être le nouvel usage ; mais cette acception est contraire à l’histoire de la langue.

Qu’est-ce qu’un chaland, quand il ne s’agit pas d’un bateau plat circulant sur un canal ? Longtemps écrit avec un t final, chaland est le participe présent du verbe chaloir. Ce vieux verbe signifiait « importer » ; on le retrouve dans peu me chaut (« peu m’importe »), et dans nonchalant (« insouciant »).

Un chaland en ancien français c’est donc un ami protecteur, un compagnon fidèle, un amoureux, et par suite un client régulier. C’est bien à mes yeux le sens propre de chaland : un bon client.  On peut dire par plaisanterie : cette femme a de nombreux chalands.

Achalander signifie donc « pourvoir un commerce d’une clientèle à la fois abondante et régulière ». Être achalandé, c’est donc bénéficier de nombreux clients.

S’ils sont fidèles c’est sans doute parce que la boutique est bien approvisionnée : on passe ainsi d’un sens à l’autre.

Il faut cependant, je crois, conserver le sens propre d’achalandé. Il est conforme à l’histoire du français ; il peut être encore vivant : l’achalandage, au Québec, c’est tout simplement le shopping.

 


ÉDITORIAL  – octobre 2017

S’engager

L’auteur de ces lignes, engageant avec l’Observatoire économique francophone une collaboration qui l’honore et traduit son engagement envers la Francophonie, entend rappeler d’abord que l’on ne s’engage pas à la légère.

Tout commence avec le francique, d’où proviennent de nombreux termes de la féodalité. Waddi « dépôt » est devenu l’ancien français gage, « dépôt de garantie ». Fondée sur la parole, la société médiévale s’est donné le moyen de cautionner cette dernière : le gage est la version matérielle de l’otage. Dès le XIe siècle, le verbe dérivé gager désigne cette action. Au siècle suivant il est renforcé par le préfixe en-, qui indique un mouvement : engager (puis s’engager, pronominal) expriment la mise en œuvre d’une action.

Laquelle ? Au sens propre, celle de « mettre en gage » ; on disait au XVIIe siècle engager ses biens à un créancier. On en tire deux emplois dérivés. Celui de « se lier par une promesse » : engager sa responsabilité, s’engager à payer ses dettes.  Celui, ensuite, de « lier quelqu’un (par promesse ou convention) » ; le verbe est alors synonyme d’embaucher : engager une assistante, s’engager dans l’armée pour trois ans.

A partir du XVIe siècle, le verbe engager développe un second emploi, dont on saisit la genèse. Mettre en gage, c’est aliéner un objet ; promettre, c’est aliéner sa liberté : (s’)engager prend dès lors l’acception « (faire) pénétrer dans quelque chose qui retient ». Le verbe devient synonyme d’introduire : engager le levier sous la pierre, s’engager dans un sentier tortueux. On comprend l’emploi figuré « amener à adopter un sentiment » : engager à la patience ; on saisit l’acceptions dérivée courante de nos jours, « commencer, entamer » : engager des négociations, des dépenses, le combat.

Déverbal créé dès le XIIe siècle, engagement a suivi une évolution sémantique comparable, selon les deux grandes valeurs.

L’emploi propre, tout d’abord : un engagement du mont-de-piété. D’où le sens juridique de « lien dû à une promesse, une convention, en vue d’une action ou d’une situation » : engagement irrévocable, formel, tacite.  Du lien par contrat on déduit l’idée d’embauche (être sans engagement) et, à l’armée, de recrutement (prime d’engagement).

L’emploi dérivé, ensuite, qui désigne l’entrée dans un espace resserré ou une situation difficile, faisant perdre liberté de jugement ou d’action, a été particulièrement fécond. Dans le domaine militaire, tout d’abord, qui connaît un sens général (l’engagement des forces disponibles) et une acception particulière, « combat bref et localisé ». En philosophe morale, ensuite, où l’engagement désigne la participation active, de par ses convictions profondes, à la vie sociale, politique, religieuse ou intellectuelle de son temps. Le terme est fort, quasi-physique : on a vu qu’il désigne d’abord un accès malaisé ou périlleux ; il en reste quelque chose dans l’engagement moral : une entrée dans la mêlée, risquée mais résolue, de tout son être, voire de son corps. L’engagement nous engage tout entier : ne mesurons pas notre engagement francophone.