Bernard Cerquiglini – janvier 2021

Publié le 6 janvier 2021

Saboter

Dans la trame des mots de la langue courante s’aperçoit l’image de la société ancienne. Prenez les mots saboter et sabotage ; pense-t-on, en les employant, au mot sabot ?

Ils proviennent pourtant de cette chaussure rudimentaire faite de bois. Saboter a signifié, tout naturellement, « fabriquer des sabots » ; le sabotage était alors synonyme de saboterie.

Plus intéressant saboter a eu le sens de « faire du bruit avec ses sabots », puis de « marcher lourdement, grossièrement ».

Au sabot s’associe l’idée de naïveté rurale (avoir les deux pieds dans le même sabot), voire de rusticité épaisse (jouer comme un sabot). On comprend que le verbe ait pris, au début du XIXe siècle, la signification d’accomplir maladroitement sa tâche.

C’est à la fin du XIXe siècle qu’une intention maligne apparaît dans le terme. On relève dans le Père peinard, journal révolutionnaire, en date du 19 septembre 1897 les mots saboter et sabotage, au sens de « destruction clandestine du matériel de l’entreprise ».

Certains historiens de la langue ont imaginé des ouvriers lançant leurs sabots dans la machine, ou des « canuts » endommageant ainsi leur métier à tisser. Cette explication romanesque a le seul défaut de manquer de preuves. L’histoire sociale de nous fournit aucun exemple d’un tel « sabotage », qui aurait justifié l’expression.

Il faut à mon avis partir de l’emploi courant de saboter au sens de « gâcher, bâcler son travail ». Il était facile à la pensée révolutionnaire d’adjoindre une intention délibérée à ce sabotage.

Restons prudents. La recherche étymologique est passionnante, elle excite l’imagination. Mais elle ne doit pas procéder avec de gros sabots.