3, place de la Coupole, BP 98
94223 Charenton Cedex, France
Langue française

Pérenne

La langue des affaires a ses modes, elle aussi. Depuis quelque temps, elle utilise beaucoup l’adjectif pérenne : on parle d’un investissement ou d’un contrat pérenne.
Cet adjectif étrange (il a au masculin une forme de féminin) se rencontre pour la première fois chez Montaigne. Dans ses Essais, celui-ci parle du monde comme d’une branloire  pérenne, c’est-à-dire comme une agitation perpétuelle.
Montaigne a emprunté cet adjectif au latin perennis, lui-même est issu de per + annus « qui dure toute l’année ».
C’est le sens propre de pérenne que l’on rencontre par exemple en botanique (un feuillage pérenne ne tombe pas ; c’est le contraire de saisonnier) ou en hydrologie (un cours d’eau pérenne ne tarit pas, même en saison sèche ; c’est alors le contraire d’intermittent).
Du sens de « qui dure tout au long de l’année » on passe aisément, comme l’a fait Montaigne, à celui de « permanent »,
Jusqu’ici, cet adjectif était moins fréquent que le substantif pérennité (XVIIe siècle), « caractère de ce qui dure très longtemps », et moins fréquent encore que le verbe pérenniser. Ce verbe qui date du XVIe siècle est très courant dans la langue économique et administrative ; il est synonyme de titulariser : on pérennise des emplois, un financement, une subvention.
Et c’est bien là, semble-t-il que l’on est allé chercher pérenne. Celui-ci forme en effet un couple très simple avec pérenniser : le premier est l’effet du second.
Pérenne ? Pourquoi pas. Acceptons-le, ne serait-ce que par tendresse pour Michel de Montaigne. Mais rappelons-nous que permanent, perpétuel, durable, constant ne sont pas mal non plus.

À propos de l'auteur

Articles

Universitaire, Bernard Cerquiglini fut professeur aux universités de Paris, Bruxelles et Bâton Rouge. Il est l'auteur d'une douzaine d'ouvrages. Haut-fonctionnaire, il dirigea l'Institut national de la langue française et fut délégué général à la langue française et aux langues de France, puis recteur de l'Agence universitaire de la Francophonie. Il présente l'émission quotidienne "Merci professeur" sur TV5Monde et est membre de l'Ouvroir de littérature potentielle (Oulipo).
Publications associées
Langue française

Pognon

Ah ! le superbe mot pognon ! Bien en chair, franc comme l’or, rond comme une pomme : du pognon. En outre, le terme était, vers 1840, fort expressif. Il appartient en effet à la famille du mot poing, qui signifie « la main fermée » Ce terme, il faut le reconnaître, est aujourd’hui moins usité, sauf en locution (coup de poing, dormir à poings fermés), au rebours de ses dérivés poignée et poignet. Il fut toutefois quelque peu revivifié au cours du XIXe siècle grâce à la dérivation populaire ou argotique. …
En savoir plus, lire la suite
Langue française

Challenge

Comme on le sait, les langues française et anglaise, au cours de leur histoire, ont joué une véritable partie de ping-pong lexical au-dessus de la Manche : des mots français sont passés en Angleterre puis en sont revenus. Le latin caluminiare, dont est issu par calque le verbe calomnier, a donné phonétiquement l’ancien français challengier. Challenge en est le déverbal. Il possède dans l’ancienne langue une gamme de sens variés : il désigne notamment en droit une accusation et dans un tournoi, un défi. Avec la conquête normande, …
En savoir plus, lire la suite
Langue française

Magouille

Les affaires, bien sûr, et surtout en français, ce n’est pas de la magouille. La conscience en paix, nous pouvons nous intéresser à ce mot. Magouille est bien joli, mais son origine est obscure ; disons qu’elle est vaseuse. Apparaît tout d’abord, et récemment, vers 1930, le verbe magouiller. C’est peut-être une résurgence (bien tardive, on en conviendra) du gaulois marga, qui désignait la boue. Le terme se retrouve dans des formes dialectales, telles que margouiller « patauger » et margouille, …
En savoir plus, lire la suite