3, place de la Coupole, BP 98
94223 Charenton Cedex, France
Langue française

Compter, sans s’en laisser conter


L’orthographe française, au rebours de l’italienne, par exemple, n’a pas pour seule (ou principale) mission de transcrire les sons. L’évolution phonétique du français, langue romane germanisée, ayant produit dans cette langue de nombreux homonymes, on tend à les distinguer par la graphie. Il arrive même que l’orthographe distingue les deux emplois principaux, et fort distincts, du même verbe ; c’est le cas pour compter et conter.

Tout commence avec le latin computare. Il a donné un ancien français compter, écrit tout simplement conter, et qui signifiait « calculer » : on compte son argent. De « calculer » on est passé au sens de « considérer » (tout bien compté), puis à celui de « prêter attention à » : elle ne compte pas pour lui. Cette idée de calcul se retrouve dans les dérivés : compteur, comptable, comptant (payer comptant).

Le latin computare avait pris à l’époque médiévale un sens nouveau. À partir de « calculer », on était passé à « énumérer », puis à « relater ». Conter prend alors une seconde signification, celle de « faire le récit détaillé d’un fait ». D’où les dérivés : conte, conteur, raconter

Après une période de grand flottement l’orthographe française a distingué ces deux emplois, comme s’il s’agissait de verbes distincts. La signification « calculer », proche de l’étymon latin, a reçu une graphie latinisante : compter ; la signification « relater » a conservé la graphie française simple : conter.

Les choses sont claires : de quoi ne plus s’en laisser conter.

À propos de l'auteur

Articles

Universitaire, Bernard Cerquiglini fut professeur aux universités de Paris, Bruxelles et Bâton Rouge. Il est l'auteur d'une douzaine d'ouvrages. Haut-fonctionnaire, il dirigea l'Institut national de la langue française et fut délégué général à la langue française et aux langues de France, puis recteur de l'Agence universitaire de la Francophonie. Il présente l'émission quotidienne "Merci professeur" sur TV5Monde et est membre de l'Ouvroir de littérature potentielle (Oulipo).
Publications associées
Langue française

Pognon

Ah ! le superbe mot pognon ! Bien en chair, franc comme l’or, rond comme une pomme : du pognon. En outre, le terme était, vers 1840, fort expressif. Il appartient en effet à la famille du mot poing, qui signifie « la main fermée » Ce terme, il faut le reconnaître, est aujourd’hui moins usité, sauf en locution (coup de poing, dormir à poings fermés), au rebours de ses dérivés poignée et poignet. Il fut toutefois quelque peu revivifié au cours du XIXe siècle grâce à la dérivation populaire ou argotique. …
En savoir plus, lire la suite
Langue française

Challenge

Comme on le sait, les langues française et anglaise, au cours de leur histoire, ont joué une véritable partie de ping-pong lexical au-dessus de la Manche : des mots français sont passés en Angleterre puis en sont revenus. Le latin caluminiare, dont est issu par calque le verbe calomnier, a donné phonétiquement l’ancien français challengier. Challenge en est le déverbal. Il possède dans l’ancienne langue une gamme de sens variés : il désigne notamment en droit une accusation et dans un tournoi, un défi. Avec la conquête normande, …
En savoir plus, lire la suite
Langue française

Magouille

Les affaires, bien sûr, et surtout en français, ce n’est pas de la magouille. La conscience en paix, nous pouvons nous intéresser à ce mot. Magouille est bien joli, mais son origine est obscure ; disons qu’elle est vaseuse. Apparaît tout d’abord, et récemment, vers 1930, le verbe magouiller. C’est peut-être une résurgence (bien tardive, on en conviendra) du gaulois marga, qui désignait la boue. Le terme se retrouve dans des formes dialectales, telles que margouiller « patauger » et margouille, …
En savoir plus, lire la suite